
Divulgations indécentes: Les syndicats canadiens devraient divulguer leurs informations financières (PDF)

Avant la prorogation du Parlement, un vent de transparence et de reddition de
comptes soufflait sur Ottawa. Ainsi, deux projets de loi d’initiative
parlementaire qui étaient en cours d’examen par la Chambre des communes et le
Sénat visaient à accroître la transparence des réserves des Premières nations et
des organismes de bienfaisance canadiens. Le gouvernement fédéral devrait
profiter de cet élan pour envisager d’accroître la transparence d’un autre
secteur qui en manque sérieusement, à savoir celui des syndicats canadiens.
Pression actuelle pour accroître la transparence
La pression pour accroître la transparence des réserves des Premières nations
a gagné en popularité auprès des politiciens canadiens au cours de l’année
dernière. À l’automne 2010, Kelly Block, députée conservatrice, a ainsi présenté
un projet de loi d’initiative parlementaire (Projet de loi C-575 : Loi sur la
transparence financière des Premières nations) selon lequel les Premières
nations seront tenues de communiquer au public, sur Internet, la rémunération –
y compris les salaires et remboursements de dépenses – de ses chefs et
conseillers partout au Canada (Parlement du Canada, 2011a; Craig, 2011). Le
projet de loi a été adopté en deuxième lecture à la Chambre des communes par 151
voix contre 128 (Parlement du Canada, 2011a).
Le secteur caritatif a connu un parcours similaire. Albina Guarnieri, députée
libérale, a en effet présenté un projet de loi, le projet de loi C-470 : Loi
modifiant la
de la rémunération d’organismes de bienfaisance enregistrés), qui propose
de rendre obligatoire la divulgation de la rémunération annuelle de tout cadre
ou employé d’un organisme de bienfaisance qui touche une rémunération annuelle
totale supérieure à 100 000 $. La Chambre des communes a adopté le projet de loi
le 8 mars 2011 et, le lendemain, celui-ci a passé l’étape de la première lecture
au Sénat (Parlement du Canada, 2011b).
Bien entendu, accroître la transparence et la reddition de comptes est un
objectif que la plupart des Canadiens devraient partager. Après tout, les
contribuables, qui versent des milliards de dollars aux réserves des Premières
nations, devraient être informés de la manière dont leur argent est dépensé.
Par ailleurs, les organismes de bienfaisance enregistrés sont exonérés
d’impôts et peuvent remettre des reçus permettant aux donateurs de bénéficier de
crédits d’impôt pour leur don. De nombreux organismes de bienfaisance reçoivent
également des fonds du gouvernement. C’est en partie pour cela que ces
organismes sont déjà tenus de fournir des informations financières, dont la
rémunération des employés, à l’Agence du revenu du Canada, qui les met à la
disposition du public sur son site Web:
http://www.cra-arc.gc.ca/chrts-gvng/lstngs/menu-fra.html.
Avantages de la transparence et de la reddition de comptes
La divulgation d’informations financières permet aux intéressés d’évaluer la
santé financière et la performance des organisations. En outre, la transparence
mène à la reddition de comptes et lui est essentielle. Grâce à cette
divulgation, les gens peuvent déterminer si les dépenses sont appropriées et
efficaces (Palacios et autres, 2006). Selon des études empiriques, les avantages
d’une plus grande transparence comprennent une meilleure gouvernance et la
baisse de la corruption.1
Manque flagrant d’informations sur les syndicats
Si les sociétés ouvertes et les organismes de bienfaisance ont des
obligations d’information importantes et bientôt, on l’espère, les réserves des
Premières nations également, les exigences que les syndicats doivent satisfaire
à cet égard sont minimes. À l’heure actuelle, ni le gouvernement fédéral ni les
provinces n’exigent des syndicats qu’ils divulguent des informations financières
(Palacios et autres, 2006). Ce traitement spécial étonne lorsque l’on sait que
les syndicats se financent par des cotisations syndicales déductibles d’impôt.
De plus, les travailleurs canadiens peuvent être tenus par la loi d’adhérer à
un syndicat comme condition d’emploi et sont obligés de verser des cotisations
syndicales dans un milieu syndiqué. Les dirigeants syndicaux peuvent utiliser
ces cotisations obligatoires et déductibles d’impôt à des fins de lutte
politique que leurs « membres » et les non-membres ne soutiennent pas
nécessairement.
Les dirigeants syndicaux dans la plupart des compétences, provinciales et
fédérale, souligneraient probablement le fait que les syndicats doivent mettre
des états financiers à la disposition de leurs membres; les seules provinces où
ce n’est pas obligatoire sont l’Alberta, l’Île-du- Prince-Édouard et la
Saskatchewan (Palacios et autres, 2006). Les membres des syndicats doivent toutefois faire une demande officielle pour les
obtenir, ce qui implique que les demandes ne sont pas anonymes (Palacios et
autres, 2006). L’absence d’anonymat compromet sérieusement la protection de la
vie privée des membres et leur capacité d’évaluer leur syndicat sans subir
l’influence des représentants syndicaux.
Cela signifie aussi que, dans un milieu syndiqué, les travailleurs qui n’ont
pas été obligés d’adhérer au syndicat ou ont choisi de ne pas le faire, mais
versent des cotisations syndicales ne peuvent pas savoir comment leur argent est
dépensé, et ce, même s’ils doivent verser ces cotisations pour conserver leur
emploi. En outre, ni le gouvernement fédéral ni aucune des provinces canadiennes
ne prescrivent un niveau de détail particulier pour les états financiers
(Palacios et autres, 2006). Par exemple, les syndicats ne sont pas tenus de
présenter les dépenses par type d’activité. Ce qui est plus important encore,
rien n’oblige les syndicats à indiquer dans leurs états financiers la
répartition entre les sommes consacrées aux activités directement liées à la
représentation des travailleurs et celles consacrées aux autres activités,
notamment politiques.
Si l’on regarde au sud de la frontière, les États- Unis imposent des
obligations d’information bien plus importantes aux syndicats. Pour lutter
contre la corruption et la mauvaise gestion, et accroître la transparence des
activités des syndicats, le gouvernement américain a adopté en 2004 de nouvelles
exigences d’information financière. Cette loi oblige tous les syndicats à
déposer des états financiers détaillés auprès du département américain du
Travail (DOL). Les syndicats importants, c’est-à-dire ceux qui dépensent plus de
250 000 $ par année, doivent présenter deux états financiers comportant 68
postes (47 pour des informations financières et 21 pour des informations non
financières) ainsi que 20 tableaux. Les exigences imposées aux petits syndicats
sont moins onéreuses (Palacios et autres, 2006). L’essentiel, c’est qu’ils
doivent tous préciser la répartition entre les dépenses de représentation
collective et les autres dépenses.
Un autre aspect important de l’obligation d’information des syndicats aux
États-Unis est qu’aussi bien les syndiqués que le public ont accès à l’ensemble
de cette information sur le site Web du DOL. Cela permet d’y accéder de manière
anonyme, ce qui réduit la probabilité que les représentants des syndicats
influent sur les décisions des travailleurs.
Grâce à la publication de telles informations, les travailleurs sont en
mesure d’évaluer plus précisément la situation financière et les activités des
syndicats, ainsi que la performance de leurs représentants. Les travailleurs et
les intéressés peuvent aussi déterminer si les dépenses des syndicats sont
appropriées et efficaces. Par ailleurs, la plus grande transparence qui découle
de la divulgation d’informations est essentielle à la reddition de comptes et
incite les dirigeants syndicaux à bien gérer les cotisations syndicales.
Malgré l’envergure des exigences d’information imposées aux syndicats
américains, celles-ci laissent à désirer. Par exemple, les données disponibles
n’étant pas simples, il est difficile pour le commun des mortels de se faire une
idée juste de la situation financière des syndicats (Palacios et autres, 2006).
Malheureusement, l’administration Obama a bloqué et/ou annulé de nombreuses
autres exigences qui auraient rendu plus complètes les informations publiées par
les syndicats (Sherk, 2010; Korbe, 2011).
Certaines différences dans les lois sur l’affiliation syndicale et les
paiements de cotisations syndicales amplifient les écarts entre les lois canadiennes et américaines sur la divulgation d’information
par les syndicats. Comme il a été indiqué, les travailleurs canadiens peuvent
être tenus d’adhérer à un syndicat comme condition d’emploi et ils sont obligés
de verser des cotisations syndicales, alors que, aux États-Unis, l’adhésion à un
syndicat ne peut pas être une condition d’emploi. De plus, selon les lois
fédérales américaines, les travailleurs ont le choix de soutenir financièrement
ou non les activités des syndicats qui ne sont pas directement liées à leur
représentation, comme les activités politiques.
Autrement dit, les travailleurs américains ont non seulement un choix quant à
l’adhésion syndicale et au paiement de cotisations complètes, mais aussi un
accès anonyme à des informations détaillées sur la situation financière des
syndicats. Les travailleurs canadiens n’ont ni l’un ni l’autre.
Conclusion
Les politiciens canadiens doivent être félicités pour leurs efforts visant à
accroître la transparence et améliorer la reddition de comptes. La divulgation
d’informations financières permet aux intéressés d’évaluer la santé financière
et la performance des organisations. En outre, la plus grande transparence
découlant des lois en la matière a pour effet d’améliorer leur gouvernance.
Étant donné les exigences d’information qui s’appliquent déjà aux sociétés
ouvertes, aux organismes de bienfaisance et à d’autres organismes publics, il
est temps de mettre fin au traitement spécial des syndicats. Les syndicats
canadiens devraient au moins avoir des obligations d’information équivalante à
celles des syndicats américains. Un peu d’information peut mener loin!
Cet article a initialement été publié en anglais par la revue en ligne C2C
Journal: http://c2cjournal.ca/.
Notes
1 Pour un résumé des études sur les avantages de la transparence, voir Palacios
et autres, 2006.
Références
Craig, Colin (2011). What’s So Secret about Reserve Politicians’ Pay?,
Fédération canadienne des contribuables.
Korbe, Tina (2011). « Obama, Solis Gut Bush—Era Union Financial
Transparency Regs », Washington Examiner, édition du 4 mars.
<http://washingtonexaminer.
com/opinion/op-eds/2011/03/obama-solis-gut-bush-era-union-financial-transparency-regs>
(site consulté le 2 août 2011).
Palacios, Milagros, Jason Clemens, Keith Godin, et Niels Veldhuis (2006).
Union Disclosure in Canada and the United States, Studies in Labour
Markets, Institut Fraser.
Parlement du Canada (2011a). LEGISinfo – Projet de loi émanant d’un
député – C-575 (40e législature, 3e session).
<http://www.parl.gc.ca/LegisInfo/
BillDetails.aspx?Mode=1&Bill=C575&Parl=40&Ses=3 &Language=F> (site consulté
le 2 août 2011).
Parlement du Canada (2011b). LEGISinfo – Projet de loi émanant d’un
député – C-470 (40e législature, 3e session).
<http://www.parl.gc.ca/LegisInfo/
BillDetails.aspx?Mode=1&billId=4328660&Language =F> (site consulté le 2 août
2011).
Sherk, James (2010). Congress Should Block Union Transparency Rollback,
WebMemo (no 3084), 16 décembre, Heritage Foundation.