
Le coût privé des files d’attente publiques (PDF)
En décembre 2010, l’Institut Fraser a publié le rapport de sa 20e enquête
annuelle sur les temps d’attente au Canada pour les traitements médicaux
nécessaires (Barua et autres, 2010). Selon l’évaluation la plus récente, à
l’échelle canadienne, le temps d’attente médian entre le rendez-vous avec un
médecin spécialiste et le traitement est passé de 8,0 semaines en 2009 à 9,3
semaines en 2010.
L’évaluation du temps d’attente ou l’examen de l’attente totale que les
Canadiens doivent tolérer pour recevoir des soins médicaux nécessaires ne
constitue toutefois qu’une façon d’examiner le fardeau que représente l’attente
pour des soins médicaux. Il est également possible de calculer le coût des files
d’attente supporté par les particuliers, soit la valeur du temps perdu dans les
files, dans l’attente d’un traitement.1
Le coût de l’attente de soins supporté par les particuliers
Steven Globerman et Lorna Hoye (1990) ont établi la première méthode
d’évaluation du coût de l’attente pour des soins supporté par les particuliers
au Canada2 en estimant le nombre de semaines qu’un patient ne pouvait utiliser de manière productive à cause de l’attente pour un traitement.
Leur méthode est relativement simple. On multiplie d’abord le nombre de
patients en attente d’un traitement par le temps d’attente pour ces traitements,
afin d’obtenir une estimation du nombre total de semaines d’attente pour
l’ensemble des patients. Ensuite, on multiplie ce chiffre par une mesure du
pourcentage du temps d’attente rendu improductif par suite des répercussions
physiques et psychologiques d’un problème médical non soigné. Il est alors
possible d’estimer la valeur pécuniaire de cette perte de temps productif.
En 2010, on estimait à 825 827 le nombre de Canadiens en attente de soins
après un rendez-vous avec un spécialiste (tableau 1). Ces personnes ont attendu
9,3 semaines en moyenne pour recevoir un traitement, bien que l’attente varie
considérablement selon la province et la spécialité médicale (figure 1). En
multipliant le nombre de personnes en attente dans chacune des 12 spécialités
médicales dans chacune des dix provinces canadiennes par la médiane pondérée du
temps d’attente dans cette spécialité dans la province considérée, on obtient
une estimation approximative du nombre total de semaines d’attente de
traitement, soit 10,24 millions pour l’ensemble des Canadiens en 2010.

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Cette estimation est nettement supérieure aux 6,92 millions de semaines en
2009, car le temps d’attente aussi bien que le nombre de Canadiens en attente de
soins ont augmenté (Barua et autres, 2010; Esmail, 2009a).

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Dans leur estimation initiale du coût de l’attente, Globerman et Hoye
s’étaient fondés sur les résultats d’une enquête menée auprès des médecins et la
proportion de patients dans chaque spécialité ayant « une grande difficulté à
accomplir leur travail ou leurs tâches quotidiennes en raison de leurs problèmes
médicaux » (1990, p. 26). La moyenne des proportions estimées, lesquelles
allaient de 14 % en gynécologie à 88 % en chirurgie cardiovasculaire, était de
41 % (Globerman et Hoye, 1990; Esmail, 2009a).
Toutefois, les estimations de la perte de productivité effectuées par
Globerman et Hoye ne sont pas nécessairement applicables aujourd’hui. Les
progrès de la médecine et la capacité du système médical à administrer des
médicaments pour traiter la douleur et les malaises ont en effet changé la
donne. Ces progrès permettent à de nombreuses personnes souffrant de problèmes
importants de mieux fonctionner que dans les années 1990, voire à maintenir leur
niveau normal d’activité. C’est pourquoi l’estimation du coût de l’attente en
2010 présenté dans l’article est fondée sur une donnée de Statistique Canada
selon laquelle 11,0 % des personnes souffraient de l’attente d’une chirurgie non
urgente en 2005 (Statistique Canada, 2006). Ce pourcentage est même inférieur à
l’estimation la plus faible de la mesure spécifique à une spécialité de
Globerman et Hoye (1990).3
L’hypothèse selon laquelle 11,0 % des personnes en attente d’un traitement en
2010 souffraient considérablement au quotidien en raison de leur problème
médical – et voyaient donc baisser leur productivité – mène à une estimation de
près de 1,13 million de semaines « perdues ». Cette estimation étant fondée sur
l’hypothèse que le délai d’attente de traitement est le même pour tous dans
chaque combinaison de spécialité et de province, mathématiquement, cela équivaut
à supposer une perte de productivité de 11,0 % pour tous les Canadiens en
attente de soins en raison d’une combinaison d’anxiété, de douleur et de
souffrance, corollaire inévitable d’une telle attente. En multipliant ce temps
perdu par une estimation du salaire hebdomadaire moyen des Canadiens en 2010
(voir tableau 2), on peut estimer la valeur du temps perdu pour chaque personne4
en 2010, donc le coût de la perte de productivité découlant de l’attente pour
des traitements médicaux nécessaires (tableau 3).

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2 (PDF)
Selon les calculs fondés sur la méthode de Globerman et Hoye (1990), le coût
estimé de l’attente pour les patients en attente de soins au Canada en 2010 se
chiffrait à quelque 912 millions de dollars. En moyenne, cela représente un coût
d’à peu près 1 105 $ par personne pour les quelque 825 827 Canadiens en attente
de traitement en 2010. Selon une autre formule, le coût s’élève à environ 10 043
$ par personne comptant parmi les 11,0 % de patients en attente de soins qui
souffraient considérablement de cette attente.5
Ce chiffre représente bien sûr une estimation prudente du coût supporté par
les personnes en attente de soins au Canada. Cette estimation suppose en effet
que seule la durée hebdomadaire moyenne du travail doit être considérée comme
perdue et n’accorde aucune valeur intrinsèque aux heures d’attente en dehors de
la semaine de travail. Si l’on accordait une valeur fondée sur le salaire
horaire moyen (voir tableau 2) à toutes les heures de la semaine sauf huit
heures de sommeil par nuit, le coût estimé de l’attente passerait à 2,79
milliards de dollars, soit 3 384 $ par personne.
Par ailleurs, cette estimation ne tient compte que des coûts supportés par la
personne en attente de traitement. Les coûts des soins prodigués par les membres
de la famille (soit les heures qu’ils passent à prendre soin du patient en
attente de traitement) et leur perte de productivité due aux difficultés ou à
l’anxiété que cela engendre ne sont pas pris en compte.6 L’estimation ne tient
pas non plus compte des coûts médicaux non chiffrables comme le risque accru de
mortalité ou d’événement indésirable qui est directement lié à de longues files
d’attente (Esmail, 2009a).
En 2009, le coût estimé de l’attente supporté par les personnes nécessitant
un traitement, calculé en dollars constants selon l’estimation de 11,0 %,7
totalisait près de 611 millions de dollars, soit quelque 880 $ par patient. Si
l’on incluait le coût des heures perdues en dehors de la semaine de travail, il
s’élèverait à environ 1,87 milliard de dollars, en dollars constants, soit à peu
près 2 695 $ par personne. De 2009 à 2010, le coût de l’attente a donc augmenté
d’environ 225 $ par personne, si l’on ne tient compte que des heures ouvrables,
ou d’environ 689 $ par personne si l’on tient compte de toutes les heures sauf
celles de sommeil. Bref, en 2010, l’attente après avoir consulté un spécialiste
aussi bien que le coût privé qui en découle ont nettement augmenté par rapport à
2009.
Conclusion
Le rationnement des soins de santé au Canada par des files d’attente pour
obtenir des services médicaux nécessaires impose des coûts directs aux personnes
ayant besoin de soins. La capacité de ces personnes à profiter de leur temps
libre et à gagner un revenu pour subvenir aux besoins de leur famille diminue en
raison de douleurs et de souffrances physiques et psychologiques. De plus, amis
et membres de la famille peuvent se trouver contraints d’aider leurs proches ou
souffrir de pertes de productivité similaires en raison de leur propre
souffrance psychologique. En 2010, les quelques 825 827 Canadiens en attente de
traitement ont supporté un coût estimé d’au moins 912 millions de dollars, sinon
bien plus, si l’on considère la perte de productivité et de temps libre. Le coût
par patient était donc nettement plus élevé qu’en 2009.
Notes
1 Les mesures ci-dessous n’évaluent que le coût de l’attente entre la
consultation d’un spécialiste et le traitement; elles ne tiennent pas compte du
coût de l’attente entre la visite chez un généraliste et la consultation d’un
spécialiste. Il s’ensuit que cette estimation du coût de l’attente supporté par
les particuliers sous-estime le coût véritable de l’attente.
2 Globerman et Hoye ont utilisé cette méthode en 1990 pour estimer le coût de
l’attente d’un traitement médical nécessaire dans la première évaluation du
temps d’attente au Canada publiée par l’Institut Fraser. Les enquêtes sur le
coût de l’attente supporté par les particuliers qui ont été publiées par
l’Institut Fraser en 2004, 2005, 2006, 2007, 2008 et 2009 ont également recours
à cette méthode.
3La donnée de Statistique Canada est fondée sur le pourcentage de répondants à
l’enquête ayant déclaré que « l’attente d’une intervention chirurgicale non
urgente avait eu des conséquences sur leur vie ». L’estimation de Globerman et
Hoye évalue le nombre de patients qui ont eu « une grande difficulté à accomplir
leur travail ou leurs tâches quotidiennes en raison de leur état de santé ». En
particulier, dans une enquête menée par Statistique Canada auprès des Canadiens
en 2003, seuls 13 % des répondants ayant déclaré souffrir de leur attente ont
dit avoir subi une perte de revenus, et 14 % ont dit avoir perdu leur emploi. En
même temps, 60 % ont connu de l’inquiétude, de l’anxiété et du stress, 51 % ont
éprouvé de la douleur, et 31 % ont eu de la difficulté à fonctionner au
quotidien (Sanmartin et autres, 2004). Dans l’enquête la plus récente menée par
Statistique Canada, 49 % des répondants qui ont été marqués par l’attente ont
connu de l’inquiétude, de l’anxiété et du stress, 51 % ont éprouvé de la
douleur, et 36 % ont eu de la difficulté à fonctionner au quotidien (Statistique
Canada, 2006). La méthode employée dans le présent article pour estimer le coût
privé de l’attente essaie d’évaluer bien plus que les heures de travail perdues
ou la perte de revenus. Elle estime l’ensemble de la perte de productivité, y
compris la baisse de rendement au travail, la perte de jouissance de la vie,
l’incapacité de pratiquer des sports, etc. Autrement dit, le coût supporté par
les personnes en attente de soins qui est estimé dans cet article évalue le
nombre de semaines où les Canadiens en attente de soins ne peuvent jouir
pleinement de la vie. De plus, cette estimation ne suppose pas nécessairement
que 11,0 % des patients en attente perdent toute productivité tandis que 89,0 %
ne sont aucunement touchés. Les estimations sont plutôt construites de manière à
ce que la perte de productivité se situe entre 100 % pour 11,0 % des patients et
11,0 % pour 100 % des patients.
4Étendre cette valeur du temps perdu à toutes les personnes peut paraître
discutable étant donné que des enfants et des aînés à la retraite sont également
compris dans le nombre de patients en attente, mais il suffit de comprendre que
la perte de loisirs ou de capacité de concentration qu’ils subissent doit avoir
une certaine valeur. Puisque la plupart des aînés ont de plus en plus la
possibilité de travailler au moins à temps partiel dans le secteur des services,
leur arbitrage entre travail et loisir sera tel que la dernière unité de loisirs
dont ils profitent a une valeur égale à la dernière unité de travail effectué.
Les aînés qui choisissent de ne pas travailler accordent manifestement plus de
valeur à leur temps libre que ce que le marché de l’emploi leur offre en échange
de leur travail. Dans le cas des enfants, aux fins de simplification, on suppose
que la valeur de leur temps libre (qui peut être considéré comme un temps de
développement) ou de leur productivité à l’école (qui peut être considérée comme
un investissement pour l’avenir) ne diffère pas beaucoup de celle d’un adulte
qui travaille. De plus, comme le nombre d’enfants en attente de traitement est
vraisemblablement petit, tout écart par rapport au salaire d’acceptation des
adultes n’a probablement pas un effet notable sur le calcul moyen.
5Globerman et Hoye ont estimé le coût pour les personnes en attente de soins
médicaux nécessaires à environ 2 900 $ par patient en 1989. Converti en dollars
de 2010, le coût s’élève à environ 4 517 $.
6Selon une enquête menée par Statistique Canada en 2003, 20,2 % des personnes
marquées par leur temps d’attente ont affirmé dépendre davantage des membres de
leur famille ou de leurs amis (Sanmartin et autres, 2004).
7L’estimation d’Esmail (2009b) a été révisée : elle est maintenant fondée sur les
données sur le salaire moyen des 12 mois de 2009 (les chiffres publiés à
l’origine étaient fondés sur une moyenne des données sur le salaire moyen pour
les huit premiers mois de 2009, les données de septembre à décembre n’étant pas
disponibles à la date de publication).
Références
Barua, Bacchus, Mark Rovere, et Brett J. Skinner (2010).
Waiting Your Turn: Wait Times for Health Care in Canada (rapport de
la 20e enquête annuelle), Institut Fraser.
Esmail, Nadeem (2009a). Waiting Your Turn: Hospital
Waiting Lists in Canada (rapport de la 19e enquête annuelle), Institut
Fraser.
Esmail, Nadeem (2009b). « The Private Cost Of Public
Queues, 2009 », Fraser Forum, novembre, p. 32-36.
Globerman, Steven, et Lorna Hoye (1990). Waiting Your
Turn: Hospital Waiting Lists in Canada, Institut Fraser.
Hazel, Maureen, et Nadeem Esmail (2008). « The Private
Cost of Public Queues », Fraser Forum, décembre-janvier, p. 25-29.
Sanmartin, Claudia, François Gendron, Jean-Marie
Berthelot, et Kellie Murphy (2004). Accès aux services de soins de santé
au Canada, 2003, no 82-575-XIF au catalogue, Statistique Canada, Groupe
d’analyse et de mesure de la santé.
Statistique Canada (date indéterminée). Base de
données CANSIM. <http://www.statcan.gc.ca/> (site consulté le 27 janvier
2011).
Statistique Canada (2006). Accès aux services de soins de santé au
Canada : janvier à décembre 2005, no 82-575- XIF au catalogue,
Statistique Canada.