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Le coût privé des files d’attente publiques

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Date de sortie: November 8, 2011

Perspectives Automne 2011

Le coût privé des files d’attente publiques (PDF)

Le coût privé des files d’attente publiquesEn décembre 2010, l’Institut Fraser a publié le rapport de sa 20e enquête annuelle sur les temps d’attente au Canada pour les traitements médicaux nécessaires (Barua et autres, 2010). Selon l’évaluation la plus récente, à l’échelle canadienne, le temps d’attente médian entre le rendez-vous avec un médecin spécialiste et le traitement est passé de 8,0 semaines en 2009 à 9,3 semaines en 2010.

L’évaluation du temps d’attente ou l’examen de l’attente totale que les Canadiens doivent tolérer pour recevoir des soins médicaux nécessaires ne constitue toutefois qu’une façon d’examiner le fardeau que représente l’attente pour des soins médicaux. Il est également possible de calculer le coût des files d’attente supporté par les particuliers, soit la valeur du temps perdu dans les files, dans l’attente d’un traitement.1

Le coût de l’attente de soins supporté par les particuliers

Steven Globerman et Lorna Hoye (1990) ont établi la première méthode d’évaluation du coût de l’attente pour des soins supporté par les particuliers au Canada2 en estimant le nombre de semaines qu’un patient ne pouvait utiliser de manière productive à cause de l’attente pour un traitement.

Leur méthode est relativement simple. On multiplie d’abord le nombre de patients en attente d’un traitement par le temps d’attente pour ces traitements, afin d’obtenir une estimation du nombre total de semaines d’attente pour l’ensemble des patients. Ensuite, on multiplie ce chiffre par une mesure du pourcentage du temps d’attente rendu improductif par suite des répercussions physiques et psychologiques d’un problème médical non soigné. Il est alors possible d’estimer la valeur pécuniaire de cette perte de temps productif.

En 2010, on estimait à 825 827 le nombre de Canadiens en attente de soins après un rendez-vous avec un spécialiste (tableau 1). Ces personnes ont attendu 9,3 semaines en moyenne pour recevoir un traitement, bien que l’attente varie considérablement selon la province et la spécialité médicale (figure 1). En multipliant le nombre de personnes en attente dans chacune des 12 spécialités médicales dans chacune des dix provinces canadiennes par la médiane pondérée du temps d’attente dans cette spécialité dans la province considérée, on obtient une estimation approximative du nombre total de semaines d’attente de traitement, soit 10,24 millions pour l’ensemble des Canadiens en 2010.

tableau 1

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Cette estimation est nettement supérieure aux 6,92 millions de semaines en 2009, car le temps d’attente aussi bien que le nombre de Canadiens en attente de soins ont augmenté (Barua et autres, 2010; Esmail, 2009a).

figure 1

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Dans leur estimation initiale du coût de l’attente, Globerman et Hoye s’étaient fondés sur les résultats d’une enquête menée auprès des médecins et la proportion de patients dans chaque spécialité ayant « une grande difficulté à accomplir leur travail ou leurs tâches quotidiennes en raison de leurs problèmes médicaux » (1990, p. 26). La moyenne des proportions estimées, lesquelles allaient de 14 % en gynécologie à 88 % en chirurgie cardiovasculaire, était de 41 % (Globerman et Hoye, 1990; Esmail, 2009a).

Toutefois, les estimations de la perte de productivité effectuées par Globerman et Hoye ne sont pas nécessairement applicables aujourd’hui. Les progrès de la médecine et la capacité du système médical à administrer des médicaments pour traiter la douleur et les malaises ont en effet changé la donne. Ces progrès permettent à de nombreuses personnes souffrant de problèmes importants de mieux fonctionner que dans les années 1990, voire à maintenir leur niveau normal d’activité. C’est pourquoi l’estimation du coût de l’attente en 2010 présenté dans l’article est fondée sur une donnée de Statistique Canada selon laquelle 11,0 % des personnes souffraient de l’attente d’une chirurgie non urgente en 2005 (Statistique Canada, 2006). Ce pourcentage est même inférieur à l’estimation la plus faible de la mesure spécifique à une spécialité de Globerman et Hoye (1990).3

L’hypothèse selon laquelle 11,0 % des personnes en attente d’un traitement en 2010 souffraient considérablement au quotidien en raison de leur problème médical – et voyaient donc baisser leur productivité – mène à une estimation de près de 1,13 million de semaines « perdues ». Cette estimation étant fondée sur l’hypothèse que le délai d’attente de traitement est le même pour tous dans chaque combinaison de spécialité et de province, mathématiquement, cela équivaut à supposer une perte de productivité de 11,0 % pour tous les Canadiens en attente de soins en raison d’une combinaison d’anxiété, de douleur et de souffrance, corollaire inévitable d’une telle attente. En multipliant ce temps perdu par une estimation du salaire hebdomadaire moyen des Canadiens en 2010 (voir tableau 2), on peut estimer la valeur du temps perdu pour chaque personne4 en 2010, donc le coût de la perte de productivité découlant de l’attente pour des traitements médicaux nécessaires (tableau 3).

tableau 2

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Selon les calculs fondés sur la méthode de Globerman et Hoye (1990), le coût estimé de l’attente pour les patients en attente de soins au Canada en 2010 se chiffrait à quelque 912 millions de dollars. En moyenne, cela représente un coût d’à peu près 1 105 $ par personne pour les quelque 825 827 Canadiens en attente de traitement en 2010. Selon une autre formule, le coût s’élève à environ 10 043 $ par personne comptant parmi les 11,0 % de patients en attente de soins qui souffraient considérablement de cette attente.5

Ce chiffre représente bien sûr une estimation prudente du coût supporté par les personnes en attente de soins au Canada. Cette estimation suppose en effet que seule la durée hebdomadaire moyenne du travail doit être considérée comme perdue et n’accorde aucune valeur intrinsèque aux heures d’attente en dehors de la semaine de travail. Si l’on accordait une valeur fondée sur le salaire horaire moyen (voir tableau 2) à toutes les heures de la semaine sauf huit heures de sommeil par nuit, le coût estimé de l’attente passerait à 2,79 milliards de dollars, soit 3 384 $ par personne.

Par ailleurs, cette estimation ne tient compte que des coûts supportés par la personne en attente de traitement. Les coûts des soins prodigués par les membres de la famille (soit les heures qu’ils passent à prendre soin du patient en attente de traitement) et leur perte de productivité due aux difficultés ou à l’anxiété que cela engendre ne sont pas pris en compte.6 L’estimation ne tient pas non plus compte des coûts médicaux non chiffrables comme le risque accru de mortalité ou d’événement indésirable qui est directement lié à de longues files d’attente (Esmail, 2009a).

En 2009, le coût estimé de l’attente supporté par les personnes nécessitant un traitement, calculé en dollars constants selon l’estimation de 11,0 %,7 totalisait près de 611 millions de dollars, soit quelque 880 $ par patient. Si l’on incluait le coût des heures perdues en dehors de la semaine de travail, il s’élèverait à environ 1,87 milliard de dollars, en dollars constants, soit à peu près 2 695 $ par personne. De 2009 à 2010, le coût de l’attente a donc augmenté d’environ 225 $ par personne, si l’on ne tient compte que des heures ouvrables, ou d’environ 689 $ par personne si l’on tient compte de toutes les heures sauf celles de sommeil. Bref, en 2010, l’attente après avoir consulté un spécialiste aussi bien que le coût privé qui en découle ont nettement augmenté par rapport à 2009.

Conclusion

Le rationnement des soins de santé au Canada par des files d’attente pour obtenir des services médicaux nécessaires impose des coûts directs aux personnes ayant besoin de soins. La capacité de ces personnes à profiter de leur temps libre et à gagner un revenu pour subvenir aux besoins de leur famille diminue en raison de douleurs et de souffrances physiques et psychologiques. De plus, amis et membres de la famille peuvent se trouver contraints d’aider leurs proches ou souffrir de pertes de productivité similaires en raison de leur propre souffrance psychologique. En 2010, les quelques 825 827 Canadiens en attente de traitement ont supporté un coût estimé d’au moins 912 millions de dollars, sinon bien plus, si l’on considère la perte de productivité et de temps libre. Le coût par patient était donc nettement plus élevé qu’en 2009.

Notes

1 Les mesures ci-dessous n’évaluent que le coût de l’attente entre la consultation d’un spécialiste et le traitement; elles ne tiennent pas compte du coût de l’attente entre la visite chez un généraliste et la consultation d’un spécialiste. Il s’ensuit que cette estimation du coût de l’attente supporté par les particuliers sous-estime le coût véritable de l’attente.

2 Globerman et Hoye ont utilisé cette méthode en 1990 pour estimer le coût de l’attente d’un traitement médical nécessaire dans la première évaluation du temps d’attente au Canada publiée par l’Institut Fraser. Les enquêtes sur le coût de l’attente supporté par les particuliers qui ont été publiées par l’Institut Fraser en 2004, 2005, 2006, 2007, 2008 et 2009 ont également recours à cette méthode.

3La donnée de Statistique Canada est fondée sur le pourcentage de répondants à l’enquête ayant déclaré que « l’attente d’une intervention chirurgicale non urgente avait eu des conséquences sur leur vie ». L’estimation de Globerman et Hoye évalue le nombre de patients qui ont eu « une grande difficulté à accomplir leur travail ou leurs tâches quotidiennes en raison de leur état de santé ». En particulier, dans une enquête menée par Statistique Canada auprès des Canadiens en 2003, seuls 13 % des répondants ayant déclaré souffrir de leur attente ont dit avoir subi une perte de revenus, et 14 % ont dit avoir perdu leur emploi. En même temps, 60 % ont connu de l’inquiétude, de l’anxiété et du stress, 51 % ont éprouvé de la douleur, et 31 % ont eu de la difficulté à fonctionner au quotidien (Sanmartin et autres, 2004). Dans l’enquête la plus récente menée par Statistique Canada, 49 % des répondants qui ont été marqués par l’attente ont connu de l’inquiétude, de l’anxiété et du stress, 51 % ont éprouvé de la douleur, et 36 % ont eu de la difficulté à fonctionner au quotidien (Statistique Canada, 2006). La méthode employée dans le présent article pour estimer le coût privé de l’attente essaie d’évaluer bien plus que les heures de travail perdues ou la perte de revenus. Elle estime l’ensemble de la perte de productivité, y compris la baisse de rendement au travail, la perte de jouissance de la vie, l’incapacité de pratiquer des sports, etc. Autrement dit, le coût supporté par les personnes en attente de soins qui est estimé dans cet article évalue le nombre de semaines où les Canadiens en attente de soins ne peuvent jouir pleinement de la vie. De plus, cette estimation ne suppose pas nécessairement que 11,0 % des patients en attente perdent toute productivité tandis que 89,0 % ne sont aucunement touchés. Les estimations sont plutôt construites de manière à ce que la perte de productivité se situe entre 100 % pour 11,0 % des patients et 11,0 % pour 100 % des patients.

4Étendre cette valeur du temps perdu à toutes les personnes peut paraître discutable étant donné que des enfants et des aînés à la retraite sont également compris dans le nombre de patients en attente, mais il suffit de comprendre que la perte de loisirs ou de capacité de concentration qu’ils subissent doit avoir une certaine valeur. Puisque la plupart des aînés ont de plus en plus la possibilité de travailler au moins à temps partiel dans le secteur des services, leur arbitrage entre travail et loisir sera tel que la dernière unité de loisirs dont ils profitent a une valeur égale à la dernière unité de travail effectué. Les aînés qui choisissent de ne pas travailler accordent manifestement plus de valeur à leur temps libre que ce que le marché de l’emploi leur offre en échange de leur travail. Dans le cas des enfants, aux fins de simplification, on suppose que la valeur de leur temps libre (qui peut être considéré comme un temps de développement) ou de leur productivité à l’école (qui peut être considérée comme un investissement pour l’avenir) ne diffère pas beaucoup de celle d’un adulte qui travaille. De plus, comme le nombre d’enfants en attente de traitement est vraisemblablement petit, tout écart par rapport au salaire d’acceptation des adultes n’a probablement pas un effet notable sur le calcul moyen.

5Globerman et Hoye ont estimé le coût pour les personnes en attente de soins médicaux nécessaires à environ 2 900 $ par patient en 1989. Converti en dollars de 2010, le coût s’élève à environ 4 517 $.

6Selon une enquête menée par Statistique Canada en 2003, 20,2 % des personnes marquées par leur temps d’attente ont affirmé dépendre davantage des membres de leur famille ou de leurs amis (Sanmartin et autres, 2004).

7L’estimation d’Esmail (2009b) a été révisée : elle est maintenant fondée sur les données sur le salaire moyen des 12 mois de 2009 (les chiffres publiés à l’origine étaient fondés sur une moyenne des données sur le salaire moyen pour les huit premiers mois de 2009, les données de septembre à décembre n’étant pas disponibles à la date de publication).

Références

Barua, Bacchus, Mark Rovere, et Brett J. Skinner (2010). Waiting Your Turn: Wait Times for Health Care in Canada (rapport de la 20e enquête annuelle), Institut Fraser.

Esmail, Nadeem (2009a). Waiting Your Turn: Hospital Waiting Lists in Canada (rapport de la 19e enquête annuelle), Institut Fraser.

Esmail, Nadeem (2009b). « The Private Cost Of Public Queues, 2009 », Fraser Forum, novembre, p. 32-36.

Globerman, Steven, et Lorna Hoye (1990). Waiting Your Turn: Hospital Waiting Lists in Canada, Institut Fraser.

Hazel, Maureen, et Nadeem Esmail (2008). « The Private Cost of Public Queues », Fraser Forum, décembre-janvier, p. 25-29.

Sanmartin, Claudia, François Gendron, Jean-Marie Berthelot, et Kellie Murphy (2004). Accès aux services de soins de santé au Canada, 2003, no 82-575-XIF au catalogue, Statistique Canada, Groupe d’analyse et de mesure de la santé.

Statistique Canada (date indéterminée). Base de données CANSIM. <http://www.statcan.gc.ca/> (site consulté le 27 janvier 2011).

Statistique Canada (2006). Accès aux services de soins de santé au Canada : janvier à décembre 2005, no 82-575- XIF au catalogue, Statistique Canada.



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